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Les archers
Au rythme de 14 flèches à la minute, nos archers décochent leurs volées en cadence. Ces salves font mouche sur les rangées ennemies jusqu'à une portée de 100 mètres. Mais laissons la parole, ou plutôt la plume, à Payen le Pédauque, un de nos valeureux archers, dont la légendaire dextérité n'est plus à conter.
Archer au service de mon noble Capitaine depuis maintenant plus de cinq ans, vétéran de moult campagnes qui nous virent toujours triomphants; je me propose de rafraîchir quelques mémoires en ce qui concerne l’archerie au 15e siècle.
Il est évidemment impossible d’introduire l’archerie durant ce long conflit de près d’un siècle autrement que par le biais du Yeoman. Ce terme désigne l’homme libre au service du roi d’Angleterre, servant comme archer. Littéralement, Yeoman se traduit par «homme de l’if» en vieil anglais. L’if constitue en effet à l’époque la meilleure essence pour réaliser un arc, et l’on peut grosso modo avancer que 80% des arcs de cette période sont réalisés en if. Problème qui n’aura de cesse d’inquiéter l’Angleterre puisque l’if ne pousse pas sur l’île de la meilleure archerie de l’époque.
On le trouve plus particulièrement dans les régions du sud de la France – alors que cette nation ne misait justement pas du tout sur la puissance de cette arme, privilégiant l’arbalète… avec les conséquences désastreuses que l’on sait. L’arc en if donc présente cette particularité paradoxale d’être un arc simple, façonné dans un matériau d’une seule pièce tout en se comportant comme un matériau composite. En effet, l’if est mis en forme de telle sorte qu’il comprend une partie d’aubier (au dos) et une partie de cœur (face interne). L’aubier travaille en extension et le cœur en compression. Leurs propriétés ainsi se complètent et confèrent à cette arme des qualités balistiques bien supérieures aux possibilités des arcs simples tirés d’autres essences. Il faut toutefois savoir que bien que produits à des dizaines de milliers d’exemplaires, aucun longbow n’est parvenu en bon état jusqu’à nous. Quant à la puissance de cet arc, estimée entre 70 et 110 livres, il va sans dire qu’elle nécessitait un entraînement régulier. Aussi Edouard 1er instaura-t-il l’entraînement au tir à l’arc obligatoire les dimanches et jours fériés. C’est effectivement autre chose de décocher treize flèches à la minute avec un 80 livres que d’aller tirer le lapin pour améliorer l’ordinaire.
Il faut ensuite savoir que dès le début de ce long conflit de cent ans, l’archerie anglaise est un corps bien rôdé et très discipliné. Les Anglais ont eu tout le loisir de tirer les leçons qui s’imposaient quant à leur archerie, notamment lors des batailles qu’ils livrèrent contre les Ecossais. Certaines défaites aussi cuisantes que Bannock Run pour ne citer que celle-là, leur auront appris que : 1. Quels que soient son courage et sa détermination, la cavalerie ne peut vaincre des piquiers bien organisés si elle n’est pas aidée par le tir des archers. 2. Les archers sont vulnérables s’ils ne sont pas protégés par des troupes lourdes. Ajoutons à cela que le Yeoman est un homme libre, dont la valeur au combat est toujours préférable à celle d’un quelconque mercenaire.
C’est donc dès le début des hostilités une archerie anglaise bien rodée qui s’opposera à la vanité toute littéraire des troupes françaises, tant du point de vue stratégique que sur le plan du matériel. Elle sera habituellement protégée par des troupes sur ses flans et protégée devant par des pieux et autres pièges à cavalerie (je rappelle à ce propos aux archers soucieux du détail qu’un lourd maillet est à prévoir à cet effet parmi leurs équipements). Les capitaines d’archerie possédaient une solide expérience et connaissaient de subtiles ruses de guerre. Ils savaient, en jetant en l’air une poignée de brins d’herbe, estimer la force et la direction du vent pour ordonner à leurs hommes les corrections à apporter au tir. Face à d’autres archers, ils ordonnaient parfois un tir de volets, flèches légères portant plus loin que des flèches de guerre, qui laissait croire à leurs ennemis qu’ils étaient à bonne portée. Naturellement, la volée de riposte tombait trop court, et une volée perdue ou bien placée pouvait faire la différence entre défaite et victoire.
A l’inverse, les plommées, ou flèches plombées, tombant court, incitaient l’ennemi à s’approcher. La volée suivante, avec des flèches normales, atteignait aisément son but. Il est évidemment surprenant de constater que ces progrès dans l’art d’utiliser l’arc, les victoires répétées des Anglais sur les Ecossais, n’ont pas semblé intéresser ou influencer les stratèges militaires français… Cela s’explique peut-être par l’esprit résolument littéraire de ce peuple qui aura accouché des meilleurs écrivains tout comme des soldats les plus pathétiques. En fait, l’éternelle préoccupation de l’archerie sera la logistique. Au début d’une bataille, chaque archer anglais disposait de 24 flèches.
Il va sans dire que cette provision s’épuisait très rapidement, la cadence de tir rapide du Yeoman étant proverbiale. Il fallait donc avoir recours au convoi de munitions ou aux valets d’armée, dont le rôle, souvent périlleux, consistait entre autres à ramasser les flèches sur le champ de bataille… Le massacre des pages de l’armée anglaise à la bataille d’Azincourt ne s’explique pas autrement.
La deuxième faiblesse de ce corps d’armée tient à la fragilité de son matériel, encore que l’archer anglais savait protéger son matériel des intempéries. Et voilà, c’en est déjà fini pour notre petite introduction de l’archerie.

Miracles de Notre Dame, Flandre, milieu du XVe siècle
Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 9198-9199

